Signifiance: 1.4

Jacques s’habille, boit son café et prépare deux sandwichs avant de quitter son logis. Il demeure depuis des années dans une petite maison sans prétention, située au cœur du quartier ordinaire d’une ville banale, où la première cause de mortalité est l’ennui (explosion nucléaire souterraine, franchement). En ouvrant les yeux ce matin il croyait mourir, mais la journée est belle, le monde sourit et la marche sera agréable. (La fin du monde. Et puis quoi encore.)

En chemin, il laisse tomber un des sandwich sur les genoux du clochard qui est toujours en poste devant la bibliothèque, avec son bout de bois et son canif. Les deux hommes échangent quelques mots. Jacques ne lui a jamais demandé son nom, mais c’est quand même un des êtres dont il se sent le plus proche. Sa mère aurait dit que c’est la compassion, mais Jacques sait qu’il y a autre chose.
 Belle journée!
 À la radio ils ont dit qu’on n’aurait pas de pluie aujourd’hui.
 C’est une bonne nouvelle, merci.

Deux coins de rue plus loin, Jacques entre dans l’école, range son sandwich dans son casier et enfile sa chienne de travail avant de prendre ses outils. Il travaille ici depuis plus de vingt ans. Il a vu passer un paquet d’élèves, en a écouté plusieurs. C’est sa façon de participer à l’évolution des enfants de la ville, d’être à leurs côtés, de les guider sur le chemin. Ici, tout le monde l’estime.

Sauf le nouveau directeur, évidemment, mais lui n’aime personne. C’est le genre de gestionnaire qui se croit le seul être indispensable de son entreprise. Pour lui, l’école idéale n’a probablement ni professeur, ni élève. C’est l’idée même de l’éducation qui le fait bander.

Signifiance 1.3

Elle n’est ni grande ni petite, ni grosse ni mince. Une femme dans la moyenne, un de ces êtres ordinaires qui portent des vêtements quelconques et passent inaperçus. Ça aurait probablement été le cas sans ses cheveux, d’un roux sauvage, et son air hagard. Elle promène son pas décidé le long de la rue principale. Elle cherche quelque chose ou alors elle tente d’échapper à quelqu’un ou peut-être les deux à la fois.

 Je peux vous aider?

Une voix la fait s’arrêter brutalement et lui évite la collision avec l’homme. Elle secoue la tête comme pour sortir d’un rêve et regarde autour d’elle. Elle semble surprise de se trouver là.

 Je dois voir à travers votre crâne.
 Ah, si ce n’est que ça.. je ne peux pas vous aider.
 J’ai besoin de m’éclaircir l’esprit.
 Vous avez une cigarette?
 Le brouillard dans mon cerveau.
 Un peu de change?
 Il faut que je communique avec eux.
 Fait un beau soleil hein?
 Leur dire que nous avons réussi. Ils peuvent venir.
 Ya pas à dire…
 Vous allez tous mourir.
 On ne vit que pour ça.
 Mais avant, il faut que je trouve l’homme au cerveau clair.
 Ouais, ben c’est pas que je veux être méchant, mais c’est l’heure du changement du coin, là. Bye.

La femme repart, un rictus lui traversant le visage. Elle semble en possession d’un secret que tous les autres ignorent. Le mendiant hausse les épaules en se disant que de toute évidence, il y en a d’autres qui sont pas mal plus malpris que lui. Il rit tout seul de sa blague et quitte le trottoir à pas lents. Rien ne sert de se presser. Le clochard qui prend sa place étend une couverture avant de s’y installer. Il ouvre son sac et en sort un petit canif, une pomme et un bout de bois. La lame du couteau passe alternativement de la chair du fruit à celle du bois, dans lequel un oiseau prend doucement forme.

Signifiance 1.2

Édith St-Amand ferme les robinets de la douche. Sa radio déverse doucement dans l’appartement les notes syncopées du Boléro mexicain de Velasquez, Besame mucho. Embrasse-moi bien, fort et longtemps. Peut-être la chanson la plus reprise du vingtième siècle. Celle, en tout cas, qui lui semble la plus appropriée pour commencer la journée, déclinée en de multiples interprétations dans un montage qu’elle s’est fait et qui dure exactement le temps de sa routine du matin.

Elle essore ses longs cheveux, fredonne Como si fuera esta noche la ultima vez attrape une serviette et s’essuie lentement. Chaque mouvement est pour elle l’occasion de s’étirer, d’assouplir ses muscles. Ensuite elle applique de la crème hydratante sur sa peau encore légèrement humide, toujours en de grands mouvement souples. Elle met de l’ordre dans la salle de bain, passe une éponge dans la baignoire, suspends les serviettes, replace le rideau de douche, donne un coup de brosse dans la toilette.

Face au miroir, elle contemple et soigne sa peau, se maquille et noue ses cheveux en une tresse lâche, glisse des boucles dans ses oreilles et rabat le fermoir d’une chaîne autour de son cou. Mirarme en tus ojos verte junto a mi. Elle passe au salon, tout sourire, et entreprend ses exercices de musculation vêtue en tout et pour tout d’une paire de chaussette blanche et de souliers de course.

Quand les dernières notes de l’interprétation du Trio Los Panchos s’égrainent dans l’air, signant la fin du montage, Édith se tourne face à la caméra et agite les doigts. Sourire en coin et regard tendre, elle se déplace lentement, bouge les hanches, adresse à l’espace un baiser érotique et éteint l’ordinateur. Maintenant, des centaines (bientôt des milliers, elle l’espère) de personnes à travers le monde pourront aller travailler ou se préparer à la soirée, gorgés des images de la douce Justine Vertu.

Quant à elle, elle s’apprête à déjeuner en compagnie de Bukowski. L’home qui habite à côté lui a prêté un roman, Pulp, et elle aime l’absurde et les excès de l’histoire. Le personnage principal lui fait justement penser à son voisin : un type dans la cinquantaine, porté sur la bouteille. Un homme sans grande réussite, mais heureux. Elle laisse d’abord entrer le chien et lui donne à manger. Elle fait couler le café, se verse un bol de céréales et commence à lire au chapitre dix-huit, au moment où Hal Grovers vient voir le héros pour se débarrasser d’une extra-terrestre qui serait après lui. N’importe quoi…

Noé Messie achève sa méditation matinale. Encore une fois, il a bien senti l’ouverture de chacun de ses chakras quand il y accédait. Il se sent prêt à accompagner ses membres, dans la progression de leur compréhension du monde. Il ne reste que quelques mois, mais ils auront le temps. Ils ont tout ce qu’il faut.

Signifiance, 1.1

Les synapses du cerveau se mettent en marche alors que les yeux
sont encore fermés. C’est donc dans un noir absolu que Jacques Ménard comprend
qu’il va mourir.

Ménard est un homme d’habitude et c’est à six heures cinq tous les
matins que le radio-réveil se met en marche, au moment où Jean-Guy
Couturier présente les nouvelles du jour. L’animateur, en poste depuis
trente-quatre ans, est un homme connu et respecté dans sa communauté. Grand et
rond, il est un homme de poids, une véritable référence en matière
d’actualités. Il aborde les sujets avec un cynisme qui n’est pas sans déplaire
à Jacques, un homme tranquille qui apprécie que d’autres disent tout haut ce
qu’il pourrait penser tout bas.

C’est en
écoutant le laïus de l’animateur que Jacques émerge des brumes plus ou moins
épaisses de sa nuit, selon la quantité d’alcool qui lui a été nécessaire pour
s’endormir la veille, depuis presque vingt ans.

 

La voix calme
fait office de pilote automatique à Jacques, de la chambre à la cuisine où il
prépare son lunch et son café, jusqu’à la salle de bain où il s’enferme pour la
douche pendant les nouvelles du sport. Yves-Martin Thériault, l’animateur
sportif, lui tape sur les nerfs et de toute façon, il préfère lire ces
nouvelles dans le journal pendant sa pause-café. Il sort de la salle de bain au
moment où Bérénice Longpré présente la météo.

 

Un homme
d’habitude.

 

Tout le
contraire de l’animateur qui, à l’occasion, expédie les nouvelles du jour en
deux minutes pour approfondir un sujet particulier. Il a ainsi été question des
insectes pendant trois semaines, des musées pendant quatre jours, des
infanticides une seule journée et des grands règnes pendant plus d’un mois.
Depuis le printemps, l’animateur partage avec ses auditeurs le résultat de ses
recherches sur la fin du monde en faisant témoigner une foultitude de
spécialistes reconnus ou patentés. Jacques pense que l’animateur devrait
changer de marotte. Avec ce dada, il risque de tomber de selle et se retrouver
le nez dans la poussière. La fin du monde, ouais. Quelle connerie.

 

Pourtant ce
matin, quelque chose cloche. Jacques n’arrive pas à se lever. La pièce tangue.
Un bruit résonne dans ses oreilles. Des crampes lui déchirent le ventre. À
l’émission, il est question d’élimination des déchets nucléaires. L’idée de
leur stockage dans les couches géologiques profondes a été sérieusement étudiée
et même exploitée dès les années 1960, explique l’animateur d’une voix sobre,
avant d’être abandonnée en raison des risques encourus. Une voix tapageuse lui
répond, celle d’un individu que Jacques imagine maigre et tout en nerfs. Cette
voix explique que les déchets auraient dû être remontés à la surface depuis
longtemps – mais cela n’a pas encore été fait! — à cause des incertitudes liées
aux fuites possibles en raison des mouvements hydrauliques souterrains
défavorables au confinement des radionucléides, ce qui implique que…

 

Danger
nucléaire. Bombe atomique. Champignon destructeur. L’animateur avait raison
depuis le début. La fin du monde arrive et ils vont tous crever là. Jacques se
sent mal. Il refusait d’y croire. Impossible d’imaginer que tout se termine de
cette façon. Boum, plus rien. Hop, c’est terminé, salut bonjour adieu. Le
nerveux à la radio continue, dénonçant les conspirations, déplorant le fait que
plus de la moitié des fûts de déchets radioactifs n’ont pas été retirés de
leurs puits, qu’ils ont été laissés là hypocritement, prétendument oubliés.
«Les essais nucléaires souterrains sont interdits depuis 1996. Même si l’on
pense que c’est le cas, et ce ne l’est pas évidemment, il suffirait qu’un
séisme fasse basculer un vieux fût, que celui-ci se brise et… »

 

Un grondement
sourde dans les bas fonds. Une coulée de lave acide remonte le long de son
œsophage. « catastrophe nucléaire sans précédent… explosion… activer
les volcans souterrains, réaction en chaîne dévastatrice… » Un nouveau
grondement couvre la voix du locuteur un moment et la douleur fait grimacer
Jacques. « …qui pourraient bien signer les derniers jours de la Terre ».
Jacques se précipite aux toilettes pour évacuer son cataclysme personnel.

 

Soulagement
stomacal. Jacques se dévisage à travers le miroir de la salle de bain. Peau
blême, pores dilatés, yeux rouges. Merde. Une migraine pulse à la droite de son
crâne et ses acouphènes sont de retour. Il fait couler l’eau dans sa main pour
se rincer le visage et la bouche. Il ne va pas mourir. C’est juste le début
d’une journée de merde. Il passe à la cuisine pour préparer le café et se
glisse sous la douche au moment où Couturier cède la parole à Thériault, où la
panique inutile fait place aux statistiques sportives. Il reste un long moment
sous l’eau chaude.

Des mots

- Mais de quoi tu parles ?

- De la définition. Du temps qui passe et des délais qui s’accumulent.

- Essaie d’être encore moins claire, pour le fun.

- Je…

- Non, c’est beau, je sais que tu peux le faire. Oublie ça. Oublie les définitions, les attentes et le regard des autres, oublie les délais. À trop regarder la destination on ne profite pas du chemin.

- Maintenant, c’est toi qui parle en parabole.

- Tu es un écrivain. Une femme qui écrit. C’est tout.

Pourtant

J’avais vu la couverture de la série! Oui oui, ce fameux roman qui devait paraître finalement en janvier…

Anyway. L’éditeur ne doit pas vraiment croire en ce projet particulier qui est pourtant génial (En attendant 2012), parce qu’il investit beaucoup de temps et d’énergie à gérer de tous nouveaux projets. Question de priorités je suppose.

Je dois avoir une case en moins. Je suis en train d’écrire un roman érotique court pour le même éditeur. Je suis comme ça, j’aime les causes perdues… d’ailleurs je suis encore persuadée que les Canadiens vont faire les séries…

Je devrais me faire plus présente, je refais enfin surface. La fin d’un mariage et d’une vie de couple, ça gruge de l’énergie.