Les synapses du cerveau se mettent en marche alors que les yeux
sont encore fermés. C’est donc dans un noir absolu que Jacques Ménard comprend
qu’il va mourir.
Ménard est un homme d’habitude et c’est à six heures cinq tous les
matins que le radio-réveil se met en marche, au moment où Jean-Guy
Couturier présente les nouvelles du jour. L’animateur, en poste depuis
trente-quatre ans, est un homme connu et respecté dans sa communauté. Grand et
rond, il est un homme de poids, une véritable référence en matière
d’actualités. Il aborde les sujets avec un cynisme qui n’est pas sans déplaire
à Jacques, un homme tranquille qui apprécie que d’autres disent tout haut ce
qu’il pourrait penser tout bas.
C’est en
écoutant le laïus de l’animateur que Jacques émerge des brumes plus ou moins
épaisses de sa nuit, selon la quantité d’alcool qui lui a été nécessaire pour
s’endormir la veille, depuis presque vingt ans.
La voix calme
fait office de pilote automatique à Jacques, de la chambre à la cuisine où il
prépare son lunch et son café, jusqu’à la salle de bain où il s’enferme pour la
douche pendant les nouvelles du sport. Yves-Martin Thériault, l’animateur
sportif, lui tape sur les nerfs et de toute façon, il préfère lire ces
nouvelles dans le journal pendant sa pause-café. Il sort de la salle de bain au
moment où Bérénice Longpré présente la météo.
Un homme
d’habitude.
Tout le
contraire de l’animateur qui, à l’occasion, expédie les nouvelles du jour en
deux minutes pour approfondir un sujet particulier. Il a ainsi été question des
insectes pendant trois semaines, des musées pendant quatre jours, des
infanticides une seule journée et des grands règnes pendant plus d’un mois.
Depuis le printemps, l’animateur partage avec ses auditeurs le résultat de ses
recherches sur la fin du monde en faisant témoigner une foultitude de
spécialistes reconnus ou patentés. Jacques pense que l’animateur devrait
changer de marotte. Avec ce dada, il risque de tomber de selle et se retrouver
le nez dans la poussière. La fin du monde, ouais. Quelle connerie.
Pourtant ce
matin, quelque chose cloche. Jacques n’arrive pas à se lever. La pièce tangue.
Un bruit résonne dans ses oreilles. Des crampes lui déchirent le ventre. À
l’émission, il est question d’élimination des déchets nucléaires. L’idée de
leur stockage dans les couches géologiques profondes a été sérieusement étudiée
et même exploitée dès les années 1960, explique l’animateur d’une voix sobre,
avant d’être abandonnée en raison des risques encourus. Une voix tapageuse lui
répond, celle d’un individu que Jacques imagine maigre et tout en nerfs. Cette
voix explique que les déchets auraient dû être remontés à la surface depuis
longtemps – mais cela n’a pas encore été fait! — à cause des incertitudes liées
aux fuites possibles en raison des mouvements hydrauliques souterrains
défavorables au confinement des radionucléides, ce qui implique que…
Danger
nucléaire. Bombe atomique. Champignon destructeur. L’animateur avait raison
depuis le début. La fin du monde arrive et ils vont tous crever là. Jacques se
sent mal. Il refusait d’y croire. Impossible d’imaginer que tout se termine de
cette façon. Boum, plus rien. Hop, c’est terminé, salut bonjour adieu. Le
nerveux à la radio continue, dénonçant les conspirations, déplorant le fait que
plus de la moitié des fûts de déchets radioactifs n’ont pas été retirés de
leurs puits, qu’ils ont été laissés là hypocritement, prétendument oubliés.
«Les essais nucléaires souterrains sont interdits depuis 1996. Même si l’on
pense que c’est le cas, et ce ne l’est pas évidemment, il suffirait qu’un
séisme fasse basculer un vieux fût, que celui-ci se brise et… »
Un grondement
sourde dans les bas fonds. Une coulée de lave acide remonte le long de son
œsophage. « catastrophe nucléaire sans précédent… explosion… activer
les volcans souterrains, réaction en chaîne dévastatrice… » Un nouveau
grondement couvre la voix du locuteur un moment et la douleur fait grimacer
Jacques. « …qui pourraient bien signer les derniers jours de la Terre ».
Jacques se précipite aux toilettes pour évacuer son cataclysme personnel.
Soulagement
stomacal. Jacques se dévisage à travers le miroir de la salle de bain. Peau
blême, pores dilatés, yeux rouges. Merde. Une migraine pulse à la droite de son
crâne et ses acouphènes sont de retour. Il fait couler l’eau dans sa main pour
se rincer le visage et la bouche. Il ne va pas mourir. C’est juste le début
d’une journée de merde. Il passe à la cuisine pour préparer le café et se
glisse sous la douche au moment où Couturier cède la parole à Thériault, où la
panique inutile fait place aux statistiques sportives. Il reste un long moment
sous l’eau chaude.